Cette année, l’Union Européenne rend hommage au dialogue interculturel. C’est dans ce cadre que l’UGAB Europe a organisé, au sein du Parlement Européen à Bruxelles, une conférence sur le Patrimoine culturel arménien en Turquie. L’occasion de découvrir ou de redécouvrir ce qu’il reste de ce patrimoine encore aujourd’hui menacé.

C’est un sujet quelque peu sensible, aussi bien pour les arméniens que pour les turcs. Pour les uns,  la culture est un vecteur identitaire, pour les autres, c’est une menace pour la cohésion nationale. Mais dans les deux cas, c’est une richesse historique inestimable qu’il faut à tout prix préserver.

C’est avec cette conscience que les 150 journalistes, responsables d’association, intellectuels, fonctionnaires et députés européens qui ont assisté à cette conférence ont écouté les nombreux intervenants. Historiens, écrivains, et politiciens, arméniens, européens et turcs se sont relayés pour expliquer combien il était important pour la Turquie de préserver son patrimoine culturel, qu’il soit arménien ou non. Car le bilan est triste.

Neuf dixième de l’espace où le peuple arménien a vécu et s’est développé jusqu’au début du 20e siècle est actuellement en Turquie. Inutile de préciser alors qu’une partie considérable du patrimoine arménien y est resté aussi, et que cela n’arrange pas un gouvernement turc négationniste qui tente à tout prix d’effacer les traces de la présence des Arméniens.

De nombreuses églises sont donc détruites, volontairement ou par négligence, des khatchkars abandonnés, et des objets pillés.  La Turquie a du mal à assumer son histoire et son patrimoine multiculturel, et compte donc sur le temps pour l’effacer.

« J’ai fait la tournée des musées en Turquie il y a quelques mois », raconte l’historien Ara Sarafian, venu de Londres pour la conférence, « et dans aucun d’entre eux il n’y avait mention du patrimoine arménien, comme si ce peuple n’avait jamais vécu sur ces terres. Même des monuments clairement arméniens sont identifiés comme turcs !».

Le gouvernement turc nie donc jusqu’à la présence de ce peuple dans l’Empire Ottoman.  Seulement voilà, une partie de la population turque n’est pas du même avis.

Un mouvement qui vient du bas

C’est la société civile qui cherche désormais à préserver son passé. Fethiye Cetin, auteur de l’ouvrage à succès « Ma Grand-mère », raconte « après la sortie de mon livre, j’ai eu de nombreux retours surprenants de la part de mes concitoyens. Des gens m’arrêtaient dans la rue pour me dire qu’ils avaient découvert que leur grand-mère aussi était arménienne. D’autres m’appelaient pour me dire qu’ils avaient un puits arménien dans leur village, et qu’ils cherchaient des fonds pour le restaurer. Enfin, d’autres me demandaient tout simplement pardon. Cette réflexion est un pas important. Les gens ne se fient plus à la propagande officielle, ils se font leur propre opinion.»

Dans cette même démarche, de nombreuses initiatives sont prises par des jeunes, l’intelligentsia turque, ou encore par les autorités locales. « En 97, une société scientifique sur les arts chrétiens est née à Ankara. Elle a publié un calendrier 2008 avec des photos de monuments chrétiens » explique Patrick Donabedian, Professeur à l’Université de Provence, « la mairie de Kars a également organisé un festival des cultures caucasiennes, incluant des éléments de la culture arménienne, et un musée William Saroyan va peut-être voir le jour dans la province de Bitlis, au Nord-Est de la Turquie. Mais il faut suivre ces projets de très près, car on y trouve toujours des conditions : le musée Saroyan naîtra uniquement si sa maison natale est trouvée ! »

On peut alors se demander si la proposition est réellement sincère. Mais ces quelques éléments peuvent tout de même laisser espérer une nouvelle prise de conscience.

« Il y a des turcs qui veulent briser le silence du génocide et du patrimoine culturel » se réjouit Salpi Ghazarian, conseillère de Vartan Oskanian, ancien ministre des affaires étrangères arménien, « Ils le veulent non pas sous la pression des américains, non pas pour les arméniens de la diaspora, mais pour eux, pour leur histoire. Il faut soutenir ces turcs là. »

La présence de plusieurs intellectuels turcs à la conférence témoigne de ce mouvement : Ali Ertem, Ragip Zarakolu, ou encore Burcu Gultekin. Cette dernière, consultante au parlement européen, explique : « la réconciliation est un processus long. La culture est un bon outil pour mener à cette réconciliation, puisque c’est ce qui nous unit. ».

Le témoignage de ces intellectuels turcs nous montre combien les mentalités sont en train de changer au sein d’une certaine partie de la population.

Le rôle de l’Union Européenne

C’est sur ce changement de mentalité que l’Union Européenne travaille. Jean-Christophe Filori, porte parole du commissaire européen chargé de l’élargissement explique les objectifs de l’Union Européenne lors de la conférence : « les aides de pré-adhésion avec la Turquie se centrent sur le dialogue. Par exemple nous organisons en Turquie des concours de courts- métrages sur le dialogue interculturel. »

L’Union Européenne pourrait également bientôt contraindre la Turquie à rendre au Patriarcat arménien de Constantinople des lieux qui lui avaient été confisqués. Cette avancée pourra permettre une meilleure réhabilitation du patrimoine culturel arménien.

Encore faudra-t-il laisser à ces monuments leurs fonctions initiales. Par exemple, la rénovation de l’Eglise Sainte-Croix d’Akhtamar à Van a été perçue comme une tentative de séduction des instances européennes. L’église a été reconstruite et transformée en musée, sans la mythique croix symbole de ce lieu saint

C’est ce que craint Monseigneur Norvan Zakarian, Primat du Diocèse Arménien de France,  à la sortie de la conférence « il y a des avancées et de l’espoir pour notre patrimoine, mais il ne suffit pas de reconstruire, il faut que la prière revienne dans ces lieux saints pour que la rénovation ait un sens. La présence de la vie dans ces endroits est indispensable. »

Alexis Govciyan, président de l’UGAB Europe rappelle également l’importance de la place de l’Union Européenne dans ce processus de respect des minorités et de la réhabilitation du passé en Turquie. « Le patrimoine arménien est encore détruit aujourd’hui. Hrant Dink faisait partie du patrimoine culturel et intellectuel arménien, et il a bel et bien été assassiné » rappelle-t-il. Symbole d’une culture qui relie les deux peuples, le discours de Hrant Dink résonne désormais comme un mot d’ordre : cette notion d’histoire commune, qui a fait l’unanimité lors de cette conférence.

« Le patrimoine arménien est inséparable du passé ottoman. Si cette question est résolue, alors la réhabilitation et la préservation du patrimoine culturel arménien sera assuré » explique l’historien Vahé Tachjian, venu de Berlin pour la conférence.

En tout cas, la question du patrimoine arménien en Turquie, sa préservation, son enseignement, et sa prise en considération devront figurer parmi les questions abordées par les institutions européennes qui négocient avec la Turquie les conditions d’une éventuelle adhésion. C’est ce qui est clairement rappelé notamment par Bernard Lehideux, eurodéputé.

La conclusion de cette conférence de travail est simple, et elle vient de Nicolas Tavitian, de l’UGAB Europe : « nous devons travailler ensemble pour que la Turquie puisse assumer le patrimoine culturel arménien et pour cela, le rôle de l’Union Européenne est essentiel. Beaucoup travaillent en ce sens, c’est ce travail que nous avons tenté de faire avancer aujourd’hui, nous continuerons.»

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